“Libéré sans Parole” de Claudette Rossi - Extrait n° 1
Vendredi 22 août 2008Premier extrait du texte “Libéré sans Parole” de Claudette Rossi, dans lequel elle nous relate sa “prime rencontre” avec Monsieur H., pensionnaire depuis 32 ans de l’hôpital psychiatrique au sein duquel elle intervient. Elle sera, par la suite, amenée à accompagner sa sortie et son installation définitive hors des murs de l’établissement.
La prime Rencontre
Alors que je traversais le parc de l’hôpital, par une douce journée de printemps, je l’ai aperçu. Il était arrêté, mains dans le dos, allure nonchalante, l’air rêveur et le regard perdu dans la contemplation d’un arbre en fleurs, nimbé d’or. Son visage, tendu vers le ciel, était d’une sérénité contemplative. Son corps, légèrement incliné en arrière, tel un « roseau pensant », semblait animé d’un balancement à peine perceptible, comme s’il était bercé par des bras invisibles, au son d’une musique sacrée. Vision insolite qui a attiré mon attention. Je me suis arrêtée un instant et l’ai regardé en silence pour ne pas troubler cette scène singulière, car il ressemblait à un poète en quête d’inspiration. Il semblait totalement détendu, perdu dans un ailleurs invisible, et humait, avec délectation, aurait-on dit, les premières effluves printanières, entièrement abandonné à sa méditation. Cependant, un trait paradoxal flottait dans ce tableau bucolique. Qu’était-ce donc ? Sa stature, la forme de son visage, sa barbe, tout en lui me faisait penser à Victor Hugo et cependant - était-ce là le paradoxe ? - quelque chose de béotien émanait de lui. Les béotiens, habitants de la Béotie, région de Grèce, passaient, chez les grecs de l’Antiquité, pour ignorants et sans esprit. Par extension, un béotien est un être lourd, peu ouvert aux lettres et aux arts, de goûts grossiers. Qu’est-ce qui, dans ce tableau lyrique, pouvait bien m’évoquer ce trait philistin ? Peut-être son aspect mastoc, trapu, sa silhouette massive.
Après l’avoir regardé pendant quelques secondes en silence, je me suis avancée vers lui pour lui adresser la parole. Je l’ai salué avant de lui dire qu’il ressemblait à un poète… Émergeant de sa contemplation avec lenteur, il s’est tourné vers moi sans diligence, m’a écoutée et a éclaté de rire, une étincelle de joie vive dans les yeux. Nous avons conversé un instant avant de nous séparer. Première rencontre qui aurait pu s’exprimer dans une églogue, petit poème pastoral ou champêtre, comme en écrivaient Virgile ou Ronsard, tant elle était extravagante et poétique.
Les rencontres suivantes furent plus prosaïques, car elles ont toutes eu lieu dans le self de l’hôpital, où Monsieur H. passe parfois de longues heures, assis, seul, les bras croisés appuyés sur une table, le corps avachi, penché en avant, menton dans la poitrine, l’air renfrogné et bourru. À chacun de mes passages, quand je le voyais fermé, peu accessible, je n’allais vers lui que s’il levait les yeux, m’invitant, en quelque sorte, à le rejoindre. Quand il ne veut pas qu’on l’aborde, il enfonce davantage le menton dans le cou, rehausse un peu plus les épaules, comme s’il voulait se dissimuler à l’intérieur de lui-même. Ces autres rencontres ont été rares et ont émaillé ces trois dernières années.
Ce personnage hétéroclite m’a, ce jour de printemps 2005, ouverte à un désir professionnel. Désir qui est resté en suspens jusqu’à ce que le Docteur Z. m’interpelle, le mercredi 13 février 2008, pour me formuler sa requête.
Avant d’aborder l’anamnèse de Monsieur H., et de relater le travail effectué par les professionnels du soin au cours des trente deux dernières années - sa première hospitalisation datant de 1976 - je vais développer un questionnement professionnel, suscité par une situation vécue dans le cadre de son « projet » de sortie. Pour mieux comprendre cette interrogation, il est nécessaire de savoir que depuis son arrivée dans notre secteur, il y a seize ans, il s’est peu à peu coupé du monde extérieur, ne sortant plus de l’enceinte du parc de l’hôpital depuis des années.