Conscience et illusion- comprendre ce qui donne un sens à nos représentations mentales

Bonjour à tous,

Voici une réflexion sur le travail du philosophe Daniel Denett mais aussi sur Benjamin Libet qui ont réfléchit sur la conscience …: Daniel Dennett : La conscience est une sorte d’illusion
ces propos ont été recueillis par Nicolas Journet
Article publié le 19/01/2011 dans Le Cercle Psy …

bonne lecture
Bises à tous,
Biétrix
 »
Depuis vingt ans, ce philosophe américain se trouve au cœur des débats sur la conscience. Il a longtemps soutenu que l’étude de celle-ci, échappant au langage et à l’introspection, devait être abordée dans une perspective naturaliste. Aujourd’hui, il nuance quelque peu sa position. Il nous a accordé un entretien.
Daniel Dennett est un philosophe américain né en 1942. Il enseigne à l’Université de Tufts (Massachussets), où il dirige le Centre d’études cognitives. Il est l’auteur de plusieurs livres traduits en français : La Stratégie de l’interprète (Gallimard, 1990), La Conscience expliquée (Odile Jacob, 1993), Darwin est-il dangereux ? (Odile Jacob, 2000), Théorie évolutionniste de la liberté (Odile Jacob, 2004), De beaux rêves (L’Eclat, 2008).
Il est, depuis, la publication en 1991 de La Conscience expliquée, un des auteurs les plus en vue dans le domaine de la philosophie de l’esprit. Philosophe est d’ailleurs un titre trompeur car, plus encore que beaucoup de ses collègues, D. Dennett évite le travail en vase clos, se méfie de l’introspection et se plonge plus volontiers dans l’actualité des neurosciences, de la psychologie expérimentale, de l’éthologie animale, enfin des sciences du vivant en général, que dans la relecture des anciens sages. Ses conférences ne vont jamais sans illustrations. Celle qu’il a donnée le 15 octobre dernier au tout nouvel Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM, Hôpital de la Pitié-Salpêtrière) s’ouvrait sur deux images placées côte à côte : celle d’une termitière, quelque part en Afrique, et celle de la Sagrada Familia de Barcelone. Entre ces deux édifices, l’analogie est visible. Mais, expliquait-il, l’un a été modelé par des milliers de petits être machinaux, et l’autre, par le génie d’un seul grand architecte, Antoni Gaudi. Evidemment, comme le pense D. Dennett, nous ne pouvons pas exclure l’idée que le cerveau humain soit fait, lui aussi, de millions de petits robots biologiques, les neurones. Au contraire, c’est même ainsi que les neurosciences devraient nous le décrire. L’esprit humain est un produit de l’évolution du vivant, et doit être expliqué de la même manière que n’importe quel autre phénomène naturel. D’un autre côté, il présente des particularités bien à lui : avant d’être édifiée, la Sagrada Familia a été calculée, dessinée critiquée et planifiée, toutes choses que ne font pas les termites, même les plus intelligents. Cette singularité représente un aspect de ce que nous, humains, appelons perception, intentionnalité, volonté, vision de l’avenir, soit autant d’aspects d’un phénomène réflexif appelé « conscience », qu’à la suite de bien d’autres philosophes D. Dennett s’est attaché à circonscrire, soumettre à l’épreuve des connaissances scientifiques et à sa propre réflexion. Il y a vingt ans, il s’affairait surtout à montrer que le langage courant ne pouvait servir à décrire la conscience, et qu’il convenait de se tourner vers des modèles d’explication plus naturels et physiques, darwiniens par exemple. Aujourd’hui, il persiste à critiquer l’illusion introspective, mais aussi son contraire, à savoir l’élimination pure et simple du problème par sa réduction à l’activité observable du cerveau.

Comment convient-il d’aborder le problème de la conscience ?

Un peu comme on aborde la magie, telle qu’elle se pratique dans les rues en Inde. Il y a des gens qui s’en vont en croyant avoir assisté à un miracle. Ils admettent que des choses surnaturelles se passent : c’est la position du dualisme cartésien, qui considérait l’ »âme » comme une substance à part, d’origine divine et miraculeuse, capable de s’extraire de la matière et de la contempler. Et puis il y a un point de vue plus sensé qui consiste à se dire « il y a un truc », et ce truc produit une illusion. Je considère quant à moi, que la conscience est une boîte pleine de tours de magie, et que quand nous connaîtrons tous ces tours, nous aurons expliqué ce qu’est la conscience. C’est plutôt démystifiant comme point de vue, ça ne plaît pas à tout le monde, mais c’est conforme à ma conviction que la conscience est un phénomène naturel qui doit être expliqué naturellement.
Puisque nous sommes tous conscients, nous sommes tous magiciens en quelque sorte.

Pourquoi ne pas chercher la réponse en nous-mêmes ?

Ce n’est pas si simple. Certains de nos états intérieurs peuvent être exprimés sans être descriptibles. Par exemple, si je dis : « J’ai un truc avec les blondes ». Je ne sais pas ce qu’est ce « truc » dans ma tête. Je sais seulement que quand je vois une blonde, cela me fait certains effets ; émotions, sensations physiques, etc. Passons. C’est ainsi qu’on peut se représenter le côté ineffable de la conscience : un phénomène dont je peux connaître les effets, sans être capable de le décrire, sans pouvoir dire en quoi il consiste. Beaucoup de phénomènes mentaux sont ainsi faits que nous pouvons décrire leurs effets, sans avoir de mots pour les exprimer. En fait, nous n’avons pas d’expérience intérieure de la conscience et c’est seulement d’un point de vue extérieur que nous pouvons nous interroger sur elle.
Certains philosophes défendent pourtant cette idée d’expérience intérieure. Ils prétendent même tenter de la comprendre en imaginant ce que cela fait d’être un « zombie », c’est-à-dire un être présentant des comportements humains, mais sans avoir conscience de lui-même.
Oui, on en discute. Si vraiment il existait de tels êtres, avec les mêmes capacités de mémoire et d’intelligence, je ne vois pas pourquoi on devrait leur nier la conscience : ce seraient des êtres humains comme nous. Mais les seuls zombies que l’on connaisse sont ceux du vaudou haïtien, et ce ne sont pas du tout des personnages agréables à fréquenter. Pour moi, c’est une fiction sans intérêt.
A l’inverse, des observations de laboratoire, celles de Benjamin Libet, tendent à montrer que ce que nous prenons pour des décisions conscientes sont en fait déclenchées de manière anticipée et inconsciente par notre cerveau. Cela ferait de l’activité consciente un phénomène très secondaire et négligeable.
Ces expériences sont très particulières. Elles portent sur des décisions sans délibération préalable, et surtout sans intention particulière, comme plier le doigt, mais pour rien, sans but autre que réaliser une expérience. Ce n’est pas ainsi qu’ordinairement nous prenons des décisions. Supposez que vous ayez un groupe de scientifiques et de journalistes qui étudient le Congrès américain. Une semaine avant le vote sur une loi importante, ce groupe annonce le résultat probable du vote, et cette prédiction s’avère exacte. Donc la question est : quand cette loi a-t-elle été décidée ? Lors du scrutin, ou bien lors de la prédiction ? On peut comparer cette situation à celle de la volonté humaine telle que décrite par les expériences de Libet. Le fait qu’une activité cérébrale intervienne avant d’être consciente ne veut pas dire que la volonté n’est qu’un épiphénomène superficiel qui se contente d’enregistrer un fait déjà établi auparavant. Ce n’est pas parce que nous possédons un potentiel de prédiction que la vraie décision n’intervient pas plus tard, de manière consciente. Dans le cas du Parlement, s’il n’y avait pas ce vote final, la prédiction ne vaudrait tout simplement rien. Dans le cas d’une décision individuelle, si la conscience n’intervenait pas, l’émulation anticipée du cerveau ne signifierait rien. La conscience reste un fait intéressant à étudier.

Par quels moyens expérimentaux, selon vous ?

Il y a de meilleures approches pour essayer de décrire la conscience. La démarche qui est la mienne est celle de l’hétérophénoménologie. Un mot un peu compliqué pour dire que l’on tient compte de ce qui se présente au sujet pensant, mais qu’on l’examine du point de vue d’un tiers. Par exemple, on demande à quelqu’un d’accomplir une tâche telle que pousser sur un bouton, prononcer certains mots, ou piloter un vaisseau spatial sur un écran de jeu vidéo, et on enregistre ses performances, mais aussi ce que le sujet pense sincèrement avoir fait, et pourquoi il l’a fait. Parfois cela coïncide avec les résultats, parfois non. Notre point de vue sur la question consiste à se demander comment les gens se forment des croyances sur la situation, et quelle est la cause de leurs croyances. Et si nous trouvons cette cause, nous expliquons le phénomène. C’est ce que nous pouvons faire de mieux pour expérimenter ce qu’est la conscience.

Tout cela donne-t-il une idée de modèle pour décrire la conscience ?

Ce qu’on peut dire en tout cas, c’est que neurologiquement, ce que nous nommons conscience n’obéit pas à une cause unique, et ne correspond pas à une fonction unique. C’est le nom que nous donnons à une multitude de manifestations de notre activité cérébrale et que nous unifions en en faisant le récit. Nous avons le sentiment qu’il y a un auteur de nos pensées à l’intérieur de nous, un « moi » qui pense. Mais il s’agit juste d’une suite d’événements électrochimiques que nous commentons pour nous-même ou pour les autres. Notre « moi » n’est pas un chef d’orchestre, mais plutôt un auditeur plongé au sein de l’orchestre qui tenterait, avec quelques millièmes de secondes de retard, de fredonner la mélodie qu’il arrive à reconstituer. Mais cela ne veut pas dire que ce flux de conscience soit sans effet : il influe sur nos actes et sur ce que nous faisons faire aux autres.

Finalement, la conscience est bien une sorte d’illusion ?

Oui, j’ai parlé plus haut de « tours de magie », et les tours de magie produisent bien une illusion. Mais c’est une illusion bénigne, inoffensive, et peut-être même utile. Mais utile à quoi ? D’un point de vue évolutionniste, on a longtemps pensé que tout ce qui existe devait s’expliquer en termes d’avantages sélectifs. On donc cherché à comprendre quelle pouvait être la fonction de la musique, du langage, de la bipédie, de l’humour… On a spéculé sur l’avantage que ces compétences pouvaient apporter. On s’est posé aussi la même question à propos de la conscience. Aujourd’hui, on admet que des organes peuvent préexister à la fonction. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il n’est pas indispensable de trouver un avantage sélectif particulier à la conscience pour justifier son existence : ce n’est peut-être qu’un sous-produit d’une activité cérébrale complexe, une habitude non nocive, utile peut-être, mais à quoi exactement ? C’est difficile à dire de manière générale.
Quelle est, à vos yeux, la tâche la plus importante qui attende la philosophie de l’esprit ?
Nous avons une bonne théorie de l’information. Il nous manque de comprendre ce qui donne sens à nos représentations mentales, et aux mots que nous employons pour penser et communiquer. Au sens classique, celui de Shannon et Weaver, la quantité d’information contenue dans une animation de Bugs Bunny est supérieure à celle de l’Encyclopédie Britannique. D’un autre côté , nous sommes bien persuadés qu’il y a plus de sens dans l’Encyclopédie Britannique que dans Bugs Bunny.

Mais qu’est-ce que « avoir du sens ? »

Là encore, il faut procéder objectivement : l’information sémantique, c’est ce qui est utile pour diriger ses actes. Il nous faut donc travailler sur ce que c’est qu’agir et contrôler notre action. . J’ai beaucoup réfléchi à cette question, mais je dois admettre que nous n’avons pas de théorie rigoureuse de ce qu’est l’information sémantique. Il existe des modèles neurologiques, celui de Stanislas Dehaene par exemple, qui décrivent bien comment, pendant une activité de lecture, l’information est distribuée à différentes parties du cerveau. Le modèle est sans doute très bon, mais en quoi consiste cette information qui circule dans le cerveau et véhicule des représentations ? Cela, nous ne le savons pas. C’est la tâche de la philosophie de contribuer à le découvrir. « 

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