Retrouver la Santé Mentale

Article paru dans le numéro 22 du bulletin de liaison de l’association Espoir 54.

A l’occasion de la Semaine d’Information sur la Santé Mentale le film suisse « Someone beside you » d’Edgar HAGEN, a été présenté au Forum de l’IRTS devant un public curieux, intrigué, décontenancé à certains moments, tant ce film autour de la pensée et de l’œuvre du psychiatre et moine bouddhiste intrigue et sort des sentiers battus.

Il fallait aller plus loin et se plonger dans le livre écrit par le Docteur Edward PODVOLL lui-même sous le titre original de « Retrouver la santé mentale » dans sa deuxième édition de 2003, mais dont le titre en français est devenu « Psychose et guérison : le chemin de la compassion ».

Ce livre imposant de près de 400 pages est donc paru en français aux Editions de la Tempérance, fin 2007. La Tempérance est un Institut de formation créé par Bernard et Elisabeth FRIT dans le Puy-de-Dôme. Lorsque ces derniers ont appris que le film allait être passé à Nancy, ils ont très gentiment adressé quelques exemplaires du livre aux organisateurs et animateurs de la soirée.

Le travail de toute une vie

Le Docteur PODVOLL, décédé en 2003, était psychiatre et psychanalyste, élève d’Harold SEARLES et de Frieda FROMM REICHMANN, diplômé de l’Institut Psychanalytique de Washington. Clinicien et enseignant très impliqué dans le traitement des psychoses il se tourna, parallèlement à ses recherches cliniques, vers la méditation bouddhiste afin d’approfondir sa compréhension des mécanismes de l’esprit humain.

Cet ouvrage parachève le travail de toute une vie au service de la guérison de la psychose.

La préface indique : « Tous les chapitres de ce livre démontrent que, conjointement et au sein même de la souffrance psychotique, existent toujours, en potentiel, la clarté et l’ouverture de l’esprit et du cœur », et l’épilogue ajoute : « l’intention de ce livre est d’inspirer à notre société plus de compassion dans notre manière de traiter les malades mentaux. A un degré ou un autre, ceci s’applique à chacun d’entre nous, car la folie est le souci de tout le monde : si vous avez un esprit, celui-ci peut devenir fou ; tant qu’il y a de l’égocentrisme, perdure la possibilité que la psychose s’en empare ».


Deux grandes parties dans ce livre. La première, intitulée « Paraboles de folie » est une fascinante description du monde psychotique à travers plusieurs observations exceptionnelles.

Le premier mouvement pour la défense des patients.

La première est celle de John Thomas PERCEVAL (1803-1876), aristocrate anglais, fils de premier ministre qui se retrouva enfermé contre son gré dans un asile d’aliéné à l’âge de 29 ans. Libéré trois ans plus tard, il consacra toute sa vie à relater ce parcours solitaire de la psychose à la santé mentale en reprenant les rêves de ses propres pensées. Il écrivit son journal et dans un second volume évoqua son engagement social : il rencontre le Docteur ESQUIROL à la Salpêtrière et créa en 1846 « La Société des Amis des Aliénés Présumés ». Cette tentative structurée a été la première dans l’histoire de la psychiatrie pour la réforme des asiles par des anciens patients ! Ces patients remettaient déjà en question la légitimité des soins de longue durée pour tous les patients et préconisaient l’accueil familial tel qu’il se pratiquait à Geel, en Belgique. Ils s’insurgeaient contre le fait de vouloir soigner de nombreux malades dans un même lieu, et contre l’étendue du pouvoir détenu par le personnel soignant.

« L’éveil de la compassion envers ses camarades internés avait été, pour Perceval, le moment décisif de sa guérison. Cela lui avait donné l’énergie ainsi que la résolution et le courage de retrouver sa santé, et au final, il y avait consacré toute sa vie ».

Les risques du pouvoir

La deuxième expérience relatée est celle de John CUSTANCE né en 1900 et atteint d’une psychose maniaco-dépressive à l’âge de 40 ans. Il écrivit lui aussi sur la nature de sa maladie. Carl JUNG - qu’il rencontra à Zurich - dira de cette étude : « Ce que l’auteur a découvert dans l’état maniaque concorde exactement avec mes propres découvertes ».

« La sensation d’être en communion mystique avec toute chose, écrit CUSTANCE, est la base même de l’état maniaque». « Quiconque traverse une crise maniaque est incapable d’échanges avec autrui ou de ressentir de la compassion pour les autres » ajoute-t-il plus loin.

« L’état maniaque est une sorte de folle plongée dans les profondeurs, un relâchement complet de toutes les contraintes bridant les grandes forces de l’instinct et de l’inconscient ». La psychose maniaco-dépressive consiste en partie à vivre dangereusement

La troisième expérience relate l’épopée mégalomaniaque de Donald CROWHURST (1932-1969), ingénieur électricien qui se lança dans une compétition internationale. Marin inexpérimenté, il voulut faire le tour du monde en solitaire. « Je sui un homme courageux, disait-il, je suis capable de relever n’importe quel défi ou audace, de triompher de tout obstacle ». Au cours de ces mois de navigation solitaire sur l’océan, il devint fou. On ne retrouva plus jamais son corps…

Henri Michaux

Un important chapitre est consacré aux « grandes épreuves de l’esprit psychotique », inspiré de l’expérience de l’écrivain et peintre Henri MICHAUX dont neuf de ses livres explorent spécifiquement la nature de la psychose telle qu’elle se révèle sous l’emprise d’hallucinogènes. Ces écrits sont un apport essentiel en psychologie et restent pourtant assez méconnus.

« Au début d’une psychose, comme lorsque se déclare l’effet d’une drogue hallucinogène, on commence à perdre le contrôle volontaire sur son esprit ». Les « freins » du système lâchent… On se trouve dans un état second qui se transforme en une lutte pour la survie personnelle…

Henri Michaux développa une grande compassion et consacra une grande partie de son temps aux personnes se trouvant dans d’extrêmes souffrances mentales. Cette souffrance, il l’avait lui-même expérimentée tout petit, dans un climat de froideur et de repli émotionnel. Sa mère lui avait dit : « J’aurais préféré que tu ne naisses jamais ». Dès l’âge de cinq ans il s’évertua à atteindre une parfaite autosuffisance et rejeta tout contact intime avec le monde. Son enfance portait la cicatrice d’une disposition autistique. Sa guérison fut progressive et douloureuse, à travers l’écriture, la peinture, les voyages. « L’homme a besoin d’une quête lointaine, qui s’étende au-delà de la durée de sa propre vie » écrivait-il.

Les moyens du rétablissement

Tel est le titre de la deuxième partie de l’ouvrage. L’auteur prévient d’emblée : « A sa manière, le voyage vers la guérison est tout aussi spectaculaire et mouvementé que la descente dans la folie » car elle nous oblige à nous confronter à nous-même et nécessite « une courageuse implication personnelle et requiert de s’engager pour toute sa vie vers la santé mentale ». L’environnement thérapeutique de base consiste à réunir un cercle de personnes qui soutiennent la guérison.

En 1981, le Docteur PODVOLL initie le projet Windhorse, une structure d’accueil où vont être expérimentés les principes de « l’assistance de base ». Le symbole du « cheval du vent » emprunté aux mythes tibétains exprime l’énergie du corps et de l’esprit captés et mis au service de la guérison.

L’idée, c’est que la thérapeutique médicamenteuse ne suffit pas à traiter la psychose. Elle a d’ailleurs peu d’effet sur des phénomènes comme les voix, les visions et les délires. Les médicaments sont avant tout administrés pour exercer un contrôle sur les comportements. Ils soulagent et ont un rôle à jouer lorsqu’ils sont administrés avec grand soin, dans des doses aussi infimes que possible.

Ce qui est essentiel, c’est un environnement chaleureux et bienveillant apporté par une équipe de soin formée, capable de créer « une atmosphère de simplicité, de chaleur et de dignité. Lorsque les thérapeutes du groupe font des efforts concertés pour installer ce type d’environnement et d’ambiance, la guérison commence à avoir lieu ; des îlots de clarté se froment et fleurissent, et on peut se sentir à l’aise et activer la confiance en la guérison ».

Une équipe de base, hormis le patient, se compose d’un leader d’équipe, d’un thérapeute principal, de plusieurs autres thérapeutes et de deux compagnons de voisinage qui vivent dans la même maison. Chaque patient est accompagné par son thérapeute deux fois trois heures par semaine (trois heures, c’est le temps nécessaire pour faire des choses ensemble).

De nombreuses rencontres et réunions de l’équipe et des patients ponctuent la semaine. « L’équipe Windhorse est un réseau d’individus, chacun ayant une relation spécifique avec le malade, et c’est l’ensemble qui constitue le foyer thérapeutique […]

lorsque le thérapeute se rend compte de la richesse et de la fertilité immenses présentes dans la pathologie d’une autre personne, il s’en suit un relâchement qui permet de travailler avec les personnes telles qu’elles sont, sans qu’il y ait le moindre désir de les changer ». L’envie d’actes de compassion est constamment présente dans la vie des patients.

Cette compassion est la clé de tout travail thérapeutique.

A la fin des années 1800 le Docteur BLEULER, l’un des fondateurs de la psychiatrie moderne, avait lui aussi créé une communauté avec des malades mentaux chroniques. Il préconisait trois interventions thérapeutiques essentielles : élargir la communauté de personnes avec lesquelles les patients sont en relation, augmenter leur niveau de responsabilité personnelle, les aider à se détendre… Le Docteur BLEULER partagea ainsi sa vie pendant 12 ans avec ses patients : il cultiva la terre, fit la cuisine, coupa du bois… Bruno BETTELHEIM fit de même avec deux enfants autistes…

Maîtriser les errances de l’ego, apaiser le territoire personnel du patient et l’ouvrir à l’expérience des autres sont quelques uns des fruits d’une communauté thérapeutique.

Cette expérience livrée par le Docteur PODVOLL offre, on le voit, une perspective différente sur la nature de la psychose et son traitement. Si on comprend l’importance de l’environnement, « nous n’avons plus besoin de nous reposer uniquement sur les « experts » pour bannir la folie de nos vies » écrit-il dans l’épilogue de son ouvrage.

« Même au beau milieu de l’exaltation ou de la désolation psychotique, il est possible de s’accrocher à la terre et de conserver sa dignité. En cela réside, grâce à la proximité d’êtres humains attentionnés, la clé de la guérison ».

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