Bonjour à tous,
Olivier Sacks, Neurologue, professeur de neurologie et de psychiatrie , souffre
d’hallucinations… dans son livre L’œil de l’esprit, il décrit son expérience;
il aborde également les questions de la normalité et du DSM :
« Je pense que la normalité est en partie une construction sociale. Ce qui est
normal aux États-Unis ne le sera pas forcément au Japon, et vice versa.
le DSM, basé sur le repérage de symptômes est réducteur et dangereux ..
« .. Cela peut empêcher d’explorer l’intériorité du patient. D’anciennes
descriptions cliniques sont quasiment aussi riches que des romans, alors que
maintenant nous n’utilisons que des critères pour établir un diagnostic. Je
trouve le DSM réducteur, et peut-être responsable d’une incompréhension de la
signification des hallucinations. On ne devrait pas réduire la vie psychique à
une poignée de critères. »
Voici ci-dessous, l’article en entier que l’on peut trouver dans « Le cercle Psy »
publié le 02/05/2012:
bises à tous,
Biétrix
Oliver Sacks : Ce que m’apprennent mes hallucinations
Propos recueillis par Jean-François Marmion
Le neurologue britannique Oliver Sacks explique dans son dernier livre, L’œil de
l’esprit, qu’il souffre de troubles visuels et d’hallucinations quotidiennes. Il
les évoque pour nous, et revient au passage sur ses… quarante-six années de
psychanalyse !
Professeur de neurologie et de psychiatrie à la Columbia University de New York,
Oliver Sacks est l’auteur de nombreux essais sur des cas cliniques rencontrés au
cours de sa carrière. Dans L’Éveil (1970), il fait le récit de son expérience
auprès de patients américains atteints d’encéphalite léthargique (se
caractérisant par un état léthargique et le mutisme des individus touchés). Ce
livre a inspiré un film du même nom, réalisé par Penny Marshall en 1990. Oliver
Sacks a également publié des ouvrages de vulgarisation, dont L’homme qui prenait
sa femme pour un chapeau (1985), Musicophilia (2009) et L’œil de l’esprit
(2012), traduits en français au Seuil.
Votre dernier livre porte sur les troubles de la perception visuelle, mais vous
en consacrez le tiers à exposer votre propre cas. Notamment, vous ne parvenez
pas à reconnaître les visages et les lieux…
Avec du recul, je pense avoir souffert de cela toute ma vie, même si je n’ai
commencé à considérer cela comme un problème que vers l’âge de 12 ans. Je me
perdais très facilement, je ne reconnaissais pas mes camarades d’école.
J’attribuais ces phénomènes à ma stupidité ou mon étourderie, pas à des
problèmes perceptifs.
Bien des années plus tard, je suis allé en Australie retrouver mon frère aîné
que je n’avais pas vu depuis quasiment trente-cinq années. J’ai appris qu’il
connaissait exactement les mêmes problèmes avec les visages et les lieux. Je me
suis donc demandé si ce n’était pas génétique.
Plus tard encore, après la parution de mon livre L’homme qui prenait sa femme
pour un chapeau, beaucoup de lecteurs m’ont écrit pour me faire part de
problèmes analogues et très anciens. J’ai commencé à comprendre qu’il ne
s’agissait pas d’un problème propre à ma famille mais assez commun, et pas assez
reconnu par les médecins et neurologues.
Je vis avec, malgré les difficultés que cela occasionne : c’est souvent mon
assistante, Kate, qui reconnaît les gens à ma place, et qui m’évite d’ignorer
mes amis… ou au contraire, d’embrasser des inconnus ! Je survis, d’autant que
c’est bien plus grave chez certains patients.
De même, vous racontez qu’une tumeur à l’œil vous cause des hallucinations…
En effet, il y a six ans, je suis allé voir un film juste avant Noël. Alors que
le film allait commencer, j’ai vu soudain une explosion de lumière sur le côté.
J’ai d’abord pensé à une migraine ophtalmique, mais c’était impossible puisqu’un seul œil était touché. J’avais très peur d’être en train de devenir aveugle. En
même temps, j’essayais de me rassurer : « Ça va partir tout seul dans dix
minutes… ». Mais ce ne fut pas le cas. Lorsque je suis sorti de la salle à la
fin du film, la lumière avait diminué mais il manquait une bonne partie de mon
champ de vision.
Quand je suis allé consulter un ophtalmologiste, j’ai vu son comportement
changer au fil de l’examen : c’était peut-être une tumeur. Deux jours après, le
diagnostic était confirmé. Sur le moment, cela m’a vraiment terrifié. Puis j’ai
su qu’un mélanome à l’œil n’était pas l’un des plus graves. Les médecins
voulaient d’abord détruire le plus gros de la tumeur, mais pas sa totalité, de
peur d’atteindre la fovéa, une zone de la rétine qui assure notre vision
centrale, la plus fine. Mais, en fin de compte, il a fallu sacrifier celle-ci.
Depuis 2009, mon œil est plein de sang. La tumeur semble avoir cessé sa
progression, mais on ne sait jamais.
J’ai un scotome envahi par des hallucinations, des motifs géométriques, surtout quand je regarde un espace vide, comme le plafond. Ces motifs m’accompagnent depuis si longtemps que j’ai appris à les ignorer. En revanche, je ne peux ignorer le danger de ne plus percevoir la profondeur. Les escaliers sont devenus
particulièrement dangereux, les marches se réduisant à des lignes tracées par
terre. J’utilise une canne pour évaluer les distances. Et je dois faire des
efforts pour me répéter qu’il peut y avoir des choses ou des gens du côté droit,
bien que je ne les voie pas. À moins d’une très grande concentration, je les
heurte.
Vous observez quotidiennement que là où le cerveau ne peut traiter
d’informations issues du système visuel, il produit des hallucinations.
Diriez-vous qu’il y a en permanence une compétition entre ce que nous percevons
de la réalité et les productions spontanées du cerveau ?
Le terme de « compétition » est intéressant. Les aires visuelles du cerveau sont en effet toujours actives. Et si rien ne les stimule dans l’environnement, elles
se stimulent toutes seules.
Percevoir et imaginer, est-ce donc la même chose pour le cerveau ?
Dans des hallucinations plus compliquées que les miennes, en grande partie.
Lorsque l’on hallucine des visages par exemple – ce qui n’est pas mon cas – les
zones du cerveau droit utilisées normalement pour reconnaître les visages sont
en suractivité. D’un point de vue physiologique comme phénoménologique, les
hallucinations complexes ressemblent donc énormément à des perceptions, et
peuvent être considérées comme telles, à tort, par le sujet.
Dans l’un de vos précédents ouvrages, Musicophilia, vous racontiez comment vous
aviez été sujet à des hallucinations musicales. Vous entendiez par exemple des
chansons allemandes, et la musique de Frédéric Chopin – et de Chopin uniquement
– se transformait en martèlements métalliques. S’agit-il de mécanismes analogues
aux hallucinations visuelles ?
Non. Le problème avec Chopin s’expliquait par une amusie : j’avais perdu le sens
des tonalités dans le contexte d’une migraine. Bien des choses peuvent arriver à
cause d’une migraine, y compris sentir des odeurs bizarres… L’explication était
en partie physiologique, parce que je prenais trop de médicaments, et en partie
psychologique, parce que je me laissais trop envahir par mes sentiments à cette
époque.
Après avoir expérimenté de tels phénomènes, comment définiriez-vous quelqu’un de « normal », de sain d’esprit ?
Je pense que la normalité est en partie une construction sociale. Ce qui est
normal aux États-Unis ne le sera pas forcément au Japon, et vice versa. La
normalité résiderait aussi dans une forme de plénitude des fonctions : la
plupart des gens ont des récepteurs sensibles à trois couleurs fondamentales
dans leurs yeux, et s’accordent donc sur ce à quoi ressemblent les couleurs, au
contraire de ceux auxquels il manquera certains récepteurs.
Les musiciens ont une oreille physiologiquement supérieure et hautement éduquée
pour discriminer les tons et les rythmes, tandis que les autres personnes ne
sont peut-être pas aussi douées. Mais je pense qu’il s’agit souvent d’une
affaire de graduation.
Je viens juste de terminer un livre à ce sujet. Je l’intitulerai justement
Hallucinations in the sane (Halluciner quand on est sain d’esprit), pour bien
distinguer ces hallucinations de celles des schizophrènes.
Que pensez-vous alors de l’approche psychiatrique du DSM, basée sur le repérage de symptômes ? Est-ce satisfaisant ?
Non, je trouve que c’est dangereux. Cela peut empêcher d’explorer l’intériorité
du patient. D’anciennes descriptions cliniques sont quasiment aussi riches que
des romans, alors que maintenant nous n’utilisons que des critères pour établir
un diagnostic. Je trouve le DSM réducteur, et peut-être responsable d’une
incompréhension de la signification des hallucinations. On ne devrait pas
réduire la vie psychique à une poignée de critères.
Vous suivez une psychanalyse. Qu’est-ce que cela vous apporte en tant que
médecin ?
J’ai vu mon psychanalyste ce matin encore. Je suis en analyse depuis
quarante-six ans ! On a vieilli ensemble, mon psy et moi… J’ai la chance de
travailler avec un professionnel attentif à mes émotions, surtout celles dont je
ne suis pas conscient et qui peuvent me nuire. Comme tout cela est coûteux en
argent et en temps, je me sens privilégié. J’avais des tendances
autodestructrices au point que mes amis ne me voyaient pas vivre jusqu’à 30 ans
ou 40 ans, mais mon analyse m’a aidé à devenir presque octogénaire.
Bien que je croie à une corrélation entre notre biologie et notre état
psychique, je pense qu’il ne faut pas s’en tenir qu’aux médicaments. En près de
cinquante années, la balance a oscillé entre une dépendance à la psychanalyse et
une dépendance aux traitements médicamenteux, mais je pense qu’on a fréquemment
besoin des deux à la fois. Je le crois très profondément.
En tant que neurologue, la psychanalyse m’a aidé à mieux écouter mes patients,
ce que ma formation de psychiatre avait négligé. Par exemple, alors que je
faisais des rêves étranges après un voyage au Brésil, mon psychanalyste m’a dit
: « Vous avez fait plus de rêves étranges en deux semaines que durant les vingt
dernières années. Que se passe-t-il ? ». Rien de particulier, pensais-je, puis
je me suis aperçu que je prenais un médicament pouvant provoquer des rêves
particuliers ou des hallucinations. Ce psy est très avisé.
Enfin, que pensez-vous des recherches menées pour améliorer les performances du
cerveau ?
Je pense qu’il faut être très prudent : il y a toujours un danger à laisser les
événements se précipiter. D’ores et déjà, des athlètes ou des étudiants prennent
des médicaments pour améliorer leurs performances et non pour se soigner.
Et dans un avenir proche, le fait que des gens puissent accéder à un cerveau
augmenté, et les autres non, pourrait poser d’énormes problèmes politiques. On
ignore à quoi pourrait ressembler la vie sur cette planète si nous étions
beaucoup plus intelligents. Encore qu’à mon avis nous ne manquions pas
d’intelligence, mais de bon sens. Aux États-Unis, 80 % des gens croient aux
anges, aux extraterrestres ou au créationnisme : ce n’est pourtant pas faute
d’intelligence ni d’éducation. Pour le reste, je ne sais pas trop. J’ai toujours
mieux réfléchi avec un crayon dans la main, ce qui n’est pas le cas à cet
instant : voilà pourquoi il m’est plus facile d’écrire un livre que de répondre
à vos questions !
